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Salomé et les hommes en noir

« Rares sont les histoires drôles sur les sociologues. À côté de leurs petits camarades, les psychologues qui, plus favorisés, ont pratiquement remplacé les clergymen dans l’humour américain, ils ont de quoi se sentir un peu jaloux. Dans les soirées mondaines, l’étiquette de psychologue suscite un vif intérêt, mêlé d’une hilarité un peu gênante. Dans la même situation, un sociologue n’éveille guère plus l’attention que si l’on avait annoncé un représentant en assurance. » Peter Berger, Invitation à la sociologie., Paris La Découverte, 2006 [1963], p. 35.

Il y a deux livres que j’aime beaucoup faire découvrir aux étudiants de première année. L’invitation à la sociologie de P. Berger et Comment parler de la société de H. Becker. Oui, je sais, ce sont des hommes blancs. Vieux. Mais j’adore le ton de ces deux bouquins : une langue claire, des inserts anecdotiques (personnels ou non), un petit côté pédago l’air de rien et beaucoup de place à l’intuition. Ce moment où les étudiants « éprouvent » réellement le sens de ce qu’ils perçoivent être un tissu d’évidence ! De manière différente, Berger et Becker situent la sociologie parmi d’autres, avec évidence et lucidité. Il y a à mes yeux deux leçons à en tirer : nous, sociologues, faisons le même travail que d’autres (j’aime, les jours de déprime, penser à Jane Austen en me disant qu’on fait la même job) et tout mérite notre attention de sociologue (les petits trucs invisibles et les grands machins écrasants). Berger et Becker mettent aussi en garde les apprentis sociologues : de la rigueur, du sérieux certes mais toujours en pensant qu’on s’adresse à quelqu’un et qu’on veut être compris.

Je travaille sur des « big big issues », des « hot topics » dont tout le monde parle et à propos desquelles la plupart d’entre nous a une opinion à donner. Le port du foulard par les musulmanes en Europe ou au Canada, les discriminations, l’islamophobie, la radicalisation sont plutôt des sujets qui fâchent. Il m’arrive parfois de trouver pénible d’en parler, au boulot ou avec des amis. Comme si le ton n’était jamais le bon. Comme si les propos ne sonnaient jamais juste et que les représentations qui circulent autour de ces sujets prenaient trop de place, trop de poids, en plus de saturer l’actualité. C’est comme ça qu’est né le projet Salomé et les hommes en noir, qui sort cet automne chez Bayard Canada : en réfléchissant à la façon dont je pouvais retrouver le goût de parler des sujets sur lesquels je travaille (l’expérience du pluralisme) à partir des conversations avec une non-sociologue (ma fille).

Il n’y a pas eu de problématique précise. Pas de cadre théorique. Pas de revue de littérature. Mais beaucoup beaucoup de déambulations et de conversations. Comme l’ethnographe obsédé par ce dont il est témoin, je me suis laissée porter par des données recueillies au cours de ces échanges, parfois dans un cahier, parfois sur un post-it. Au rythme des questions qui arrivaient : « Pourquoi ils sont tous habillés en noir ? » ; « Pourquoi ils font pas de vélo ? » ; « Pourquoi ils me parlent pas ? »... toute une série d’interrogations aux antipodes du manuel de méthode des sciences sociales 101 (ne jamais poser une question qui commence par pourquoi, voyons !). Le passage au dessin s’est fait par le hasard d’une heureuse rencontre (avec Francis Desharnais). Il a fallu ordonner les questions en constellation

  

d’histoires : une grande histoire, à l’échelle de la famille qui migre au Québec ; une moyenne, à la portée de la vie dans les rues avoisinantes, celle du quartier ; une plus petite, au niveau de la petite fille pleine de questions sans réponse. Et encore plein d’autres trames de toutes dimensions qui venaient se greffer dans le dessin à partir de l’œil du dessinateur sur notre petite aventure. Si j’avais dû raconter ça dans un livre de sociologie, ça n’aurait pas été forcément tripant, ni à écrire, à lire. Un peu comme quand Zviane explique dans Ping Pong ce qu’il lui a fallu désapprendre pour dessiner.

Alors voilà. Pour parler des sujets qui fâchent et sur lequel tout le monde a un truc à dire alors que vous ça fait un bail que vous vous y collez, il faut parfois changer de support. Écrire un scénario de BD avec un type qui dessine comme personne, ça permet de pouvoir dire des choses importantes sans jargonner, de pouvoir expliquer avec précision sans sermonner. Il y a dans ce petit livre plein de petits détails insignifiants, d’anecdotes rigolotes, de moments plus tristes et de paroles échangées. En sociologie, on appelle ça des « troubles », « situations », des « interactions », dont on en dissèque les « cadres » et les « ordres ». Là, on voit juste des enchaînements de scénettes dans un lieu qui devient vite familier, avec des personnages très simples qui vous ressemble. J’ai trouvé un moyen de raconter aux autres ce que je vois, de leur dire quelque chose sur un aspect de la vie sociale. C’est justement ce que le sociologue fait dit H. Becker. Je ne suis pas Jane Austen ou Italo Calvino, mais je crois que je vais lui envoyer le livre quand même.

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